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Cet endroit était calme, apaisant, j’aimais bien m’y poser, seul, et rêvasser avec comme seul fond sonore celui du bruit ambiant, celui d’une nature qui sifflote d’un refrain délassant.
Allongé dans l’herbe naissante du printemps, la tête posée sur un rocher, bien calée sur ma veste de cuir noir, clope au bec, je somnolais.
C’est cet instant qu’elle choisit pour apparaître, ses fins cheveux blonds, lisses et si longs, s’agitant sous les caprices du vent.
Parfois, une mèche venait barrer son regard, et elle la replaçait avec flegme, d’un élégant geste d’une main à l’ossature si délicate, rendant à ses yeux azur plissés par le soleil leur légitime prestige.
Arborant une écharpe de satin pourpre, une robe d’un blanc immaculé la couvrait de mi-épaule jusqu’à la base des genoux, ses pans larges esclaves d’un vent agité.
Des bottes mates à bout rond et bombé du même pourpre que l’écharpe venaient compléter sa tenue, jurant avec la finesse de sa robe mais ajoutant cette note d’originalité et d’insolite qui lui allait si bien.
Une telle vision valait bien un soleil si on savait l’apprécier à sa juste valeur, et cette tâche m’accaparait entièrement, appréciant toute la grâce de ses mouvements.
Elle traversait la clairière d’une démarche souple, sans hâte, son habituel sourire en coin comme témoin d’une humeur enjouée.
Elle se rapprochait, et alors qu’elle me dépassait, dévoila furtivement l’ivoire de son sourire.
J’inclinai la tête, baissait sensiblement les yeux pour les relever vers les siens, réponse discrète où les mots deviennent insignifiants.

Une étincelle s’alluma brièvement dans ses yeux. Indescriptible, si fréquente, mais toujours exquise.
Fût un temps ou elle se serait arrêtée, nous aurions bavardé, plaisanté, rigolé, mais le temps avait achevé les vestiges de cette magie, et alors qu’elle s’éloignait je réalisais que ça n’était pas la chaleur qui faisait s’emballer mon coeur.
Je m’étais certainement trompé, peut-être, voilé la face, hélas, m’efforçant d’imposer à mon esprit ce que mon corps défendait de toute force, défendant de mes mots ce que l’esprit convoitait.
Elle partait. Cinq, six, sept mètres de moi. J’aurais pu la rattraper, et bégayer, rouge d’un mal autre que le soleil, les mots que j’ai tant murmurés.
J’aurais pu lui faire comprendre, muselant mes agoisses, que ça n’était pas l’aversion qui bétonnait mon masque, et que l’indifférence feinte n’était que peur occultée.
Mais je ne le fis pas, et regardais une énième fois sa silhouette disparaître parmi les arbres, entrainant sans le savoir ce que je n’avais su ouvrir, le coffre de ces mots dont la clef presque rouillée reposait dans mon poing.
Et je fermai les yeux, formulant dans ma tête ce qui ornerait plus tard un simple papier.
Mais une idée s’imposait, harcelante, incessante: “ Tu n’es qu’un lâche “.

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Dans le petit village d’Haest, vivait autrefois une jeune fille. Muette de naissance, elle était plutôt grande pour une fille, sans excès pour autant.
Elle était brune, avec de très longs cheveux qui lui tombaient jusqu’aux hanches. La nature n’avait hélas pas choisi de lui offrir des bras, mais l’avait béni de deux grands yeux, magnifiques, d’un bleu profond comme l’océan, mêlé à un bleu plus froid que la neige qui berçait souvent le village.
N’ayant pas la parole, ses seuls moyens de communication étaient son regard et les expressions que les traits fins de son visage pouvaient modeler.
Au fil du temps, elle avait appris à faire parler son visage aussi bien que ses mains l’auraient pu si elle en avait eu. Elle savait exprimer des sentiments très subtils tels que l’affection, l’espièglerie, ou encore l’amour. Son regard savait passer de la joie la plus chaleureuse à, comme c’était souvent le cas, la colère la plus glacée. De ses mimiques pouvaient s’exprimer tant d’émotions et d’intentions différentes qu’un simple coup d’oeil à son si beau visage suffisait à entendre les mots qu’elle aurait tant voulu prononcer.
Azaelle, comme ses parents adoptifs l’avaient nommée, restait souvent chez elle, recluse, car si son handicap seul aurait pu être accepté avec le temps, les circonstances de son arrivée en revanche l’auraient beaucoup moins pu.
Un soir ou la lune était plus bleutée que blanchâtre, une meute de loups au complet s’était massée devant les portes du village, hurlant en choeur sans discontinuer, réveillant le village complet.
Peu de temps après le début des hurlements, les premiers regards curieux et apeurés apparurent au sommet des palissades de bois protégeant le village. Jugeant certainement l’effet suffisant, les loups se turent et une énorme louve noire se fraya un chemin depuis l’arrière de la meute. Elle tenait dans sa gueule un étrange paquetage tout de linges sales, et tous s’écartèrent pour lui céder le passage.
La louve gratta la fine couche de neige du sol, son poil d’ébène luisant à la lueur des torches, et dégagea une petite parcelle de terre nue ou elle déposa délicatement son fardeau avant de repartir sans un regard en arrière, entrainant le reste de la meute dans son sillage.
Les premiers cris perçèrent l’obscurité, provenant des linges sur le sol. Azaelle était arrivée.
L’enfance d’Azaelle ne fut pas facile. Plus que de l’affection, c’était des cailloux qu’elle recevait quand elle sortait, plus que de la joie, c’était la peur qui la régissait, même son si joli nom fut remplacé par un seul mot, répété sans cesse, craché majoritairement: “sorcière”.
Les rumeurs allèrent bon train quand elle arriva: une jeune fille, privée de ses bras par le dieu miséricordieux, enfantée par les loups eux-même, jusqu’à ce que même ces derniers jugent sa présence au sein de la meute malsaine. Et ces yeux dont on disait qu’ils étaient si beaux qu’il n’était pas possible qu’un maléfice ne se cache derrière ces prunelles.
Jour après jour, nuit après nuit, année après année, Azaelle endura les quolibets et les brimades des gamins du village. Bien qu’ils s’assagirent avec l’âge, elle ne pouvait croiser leurs regards sans y voir l’étincelle de peur ou de pitié inhérente à l’image de sorcière ancrée dans leurs esprits d’enfants, il y a des années de cela, par leurs parents trop pieux. Azaelle n’avait pas reçu l’éducation par le pasteur du village comme le reste des enfants, mais par ses parents adoptifs qui lui avaient appris tout ce qui lui serait utile de savoir dans la vie de tout les jours. Ainsi, elle ignorait l’histoire des grandes villes, mais connaissait quelle plante pouvait guérir telle ou telle maladie. Elle ignorait le nom du continent voisin, mais savait se placer sous le vent, et chasser le cerf ou le sanglier, bien qu’elle ne fut capable que de poser les pièges.
Azaelle se sentait proche de la nature, comme si elle sentait la vie habitant chaque animal, chaque arbre, chaque brin d’herbe se couchant au grès du vent. La nature lui parlait, elle la sentait vibrer en elle, sa douce musique réchauffant son corps, consolant son âme. Elle passait ses journées entières à errer dans la forêt, dans les prairies, à regarder les animaux, à dormir au creux noueux du tronc d’un saule, ou à contempler le coucher de l’astre. Elle n’avait pas besoin de parler, pas besoin de mimer, la nature la comprenait. Elle l’acceptait.
Un jour, alors qu’elle sortait, tard le soir pour regarder le crépuscule, elle reçu une pierre de la taille d’un poing sur la tête, elle heurta dans sa chute le bord du puits, avant de perdre connaissance. Quand elle se réveilla, son corps était meurtri, et elle était complètement désorientée. Un enfant, la douzaine, la dominait à la tête de sa bande. Elle n’entendit pas tout ses mots, mais elle entendit clairement les quelques mots nettement articulés: “ Le démon n’a pas sa place dans notre village. Tu es née sans bras car tu n’étais pas digne d’en avoir. Mon père dit que tes yeux ensorcèlent quiconque les contemple, voilà donc de quoi mettre un terme à cette malédiction “.
Il sorti de sa poche un canif acéré, avec la nette intention de lui crever les yeux, mais Azaelle le fixa, et les longues mises en gardes fantaisistes de son père revinrent heurter son esprit de môme de plein fouet, et il déguerpi, ses amis sur les talons.
Azaelle était perdue, une épaisse couche de neige la recouvrait, elle qui n’était vêtue que d’une robe et d’une fine fourrure. Elle pleurait, ses sanglots étouffés par le bruit du blizzard, quand soudain une voix lui parvint. Un chuchotement fuyant, elle tendit l’oreille et ce qui semblait être le vent lui parla à nouveau
“ Pourquoi pleures-tu, Azaelle ? De si beaux yeux ne devraient pas être cachés par tant de larmes “
A moitié consciente, glacée jusqu’au os, elle pensa:
“ Car je n’ai pas ma place, je ne suis rien. Je suis un monstre, sans voix ni bras “
Et le vent porta ses mots. Elle avait parlé. Sa bouche avait murmuré doucement au vent, hésitante. Mais elle avait parlé, elle l’avait entendu. Quel était donc ce maléfice ? Tout ceci ne serait donc qu’un rêve ? Le froid, le fruit de son imagination ?
Elle ne tremblait plus, et se releva lentement, tentant difficilement de perçer l’opaque voile de flocons s’abattant sans discontinuer autour d’elle.
Mais tout était silencieux hormis le sifflement du vent, et elle retomba à genoux en murmurant de ses lèvres récemment déliées:
“ Je me sens si seule “
C’est alors que la voix sifflante lui glissa à l’oreille:
“ Tu ne l’es pas, je suis là moi. Je suis celle qui t’as toujours parlé, et je ne quitterais jamais. Viens avec moi “
Azaelle ne savait plus que penser, était-ce toujours un rêve? Elle répondit:
“ Mais qui es-tu, ou es-tu ? Comment te trouverais-je ? “
“ Je suis ici, ailleurs, partout mon enfant, je suis la terre qui vous fait vivre, je suis le vent qui siffle à tes oreilles, je suis la viande qui rempli vos auges. Je suis la vie, la terre, l’air, le feu et l’eau, je suis tout. Et toi, l’enfant bannie des hommes, qui a subi leur stupidité jusqu’à la mort, je ne te laisserais pas sombrer dans l’oubli. Car tu es ma fille, comme ils le sont tous, fils indignes qui ont oubliés qui était leur mère. “
C’était donc ça, elle était morte ? Etait-ce ceci que les hommes du village appelaient “ le paradis “ ? Avait-t’elle donc été jugée digne d’y aller malgrès tout ? Mais si c’était le cas, c’était bien loin de l’image idyllique qu’ils en avaient…
Elle n’eut pas le temps d’y penser d’avantage car à travers le blizzard, de nombreux yeux jaunes et verts firent leur apparition un peu partout. Et après quelques instants, une grosse louve noire arriva à reculons, trainant par la queue deux carcasses de vieux mâles, probablement récemment morts de froid ou de faim.
Azaelle regarda les carcasses, dont la peau subissait une étrange décomposition accélérée. En quelques instants, seuls les muscles, os et tendons étaient visibles, et ils se disloquèrent à leur tour, se désagrégeant et se mêlant à la danse du blizzard, tourbillonnant autour d’Azaelle. La robe de la jeune fille se déchira au niveau des épaule, et ses moignons s’ouvrirent, abreuvant le blizzard de son propre sang. Puis, du blizzard émergèrent des morceaux de chair, de tendons et d’os, remodelés pour une musculature humaine. Progressivement, ils se fixèrent, s’allongèrent, se durcirent, et se nouèrent les uns au autres. Azaelle ne cessa pas de hurler, jusqu’à ce que la chair à vif nouvellement créée ne soit recouverte par sa propre peau, s’allongeant depuis ses épaules pour aller jusqu’au bout de ses nouveaux doigts. Elle s’effondra, inconsciente, avant d’être hissée sur le dos de la grosse louve par le mâle dominant.
Azaelle se réveilla 2 semaines plus tard, dans la tanière même de la meute, réchauffée par 5 loups. Elle comprit à sa chaleur corporelle que, quelque eût été la durée de son sommeil, ils s’étaient relayés durant tout ce temps pour lui tenir chaud.
A peine eut-elle totalement émergé de son long sommeil qu’une énorme ombre vint obscurcir la paroi opposée de la caverne, dévoilant un instant plus tard dans l’entrée de la couche la silhouette de l’énorme et étrange louve de son rêve.
Non! Elle baissa les yeux, et tendit les mains devant elle, les yeux écarquillés de surprise. A la lumière du jour, filtrant par l’entrée de la caverne, Azaelle pouvait maintenant voir des bras, ses bras, tendus, fins mais pas maigres, juste ce qu’il faut de muscle pour une femme. Ca n’était donc pas un rêve?!
La louve la coupa dans sa réflexion:
“ Ca n’est pas tout les jours qu’un humain bénéficie des faveurs de Mère “
Alors là, c’était le comble, la louve lui parlait, elle recula sur les fesses, se retenant à l’aide de ses nouveaux membres.
“ N’aie pas peur, reprit la louve, il n’y a que toi qui peut me comprendre, tu es si différente.. Les mots que tu entends ne sont pour les autres que grognement et sons imperceptibles “
la jeune femme reprit contenance, pensant encore être en train de rêver, elle se pinça discrètement la cuisse, et, ne constatant aucun changement, demanda à haute voix, hésitante:
“ Tu as un nom ? “
La louve ne la quittait pas des yeux
“ Alima, c’est mon nom. Et non, tu ne rêves pas. Tu es libre de faire et d’aller ou bon te semble. Va, ta place n’est pas ici, enchainée aux rites et codes de la meute. Ton destin à toujours été d’être libre, c’est pour cela qu’il y a 17 ans j’ai choisi de te laisser devant ce village isolé, je voulais que tu évolues parmi les tiens, mais saches que nous seront toujours ta famille, en quelque sorte. “
“ Comment suis-je née ? “
Un silence prolongé.
La jeune femme acquiesça, elle échangea un étrange regard avec la louve, qui hocha la tête et reparti par où elle était venue.
Azaelle ferma les yeux et se laissa bercer par les sons de l’aube. Son visage était paisible, elle se sentait libre des chaînes de l’humanité, en harmonie avec la nature. Elle était libre tout simplement.

“Ainsi s’achève l’histoire singulière d’Azaelle, bien d’autres histoires pourraient vous être contées, et comme tout les autres conteurs, je vous dirai que cette histoire est l’authentique histoire de sa vie. Les légendes racontent qu’Azaelle parcourut le monde entier, toujours cachée dans la nature, s’arrêtant dans de rares villages, troquant des histoires contre quelques denrées que ses caprices la poussait à obtenir. Elle courrait toujours, dans la perpétuelle peur de n’avoir assez de temps pour voir assez de choses, elle se lassait très vite et ne restait jamais bien longtemps en un endroit.
En tant que conteur de qualité, je me dois de vous dire qu’elle n’a pas parcouru le monde, mais c’est vrai qu’elle a parcouru nombre de contrées, et si un jour vous êtes sages, peut-être que la femme-loup viendra en personne vous conter son histoire.”
Dans la hutte, les enfants étaient maintenant à moitié assoupi et le conteur tira sur sa longue pipe une bouffée d’herbe qu’il recracha lentement, les volutes de fumée dissimulant l’infime partie de son visage qui n’était pas tapi dans les ombres de sa capuche rabattue, d’ou sortaient deux longues nattes noires.
Le conteur s’accroupit et murmura aux enfants endormis:
“ Dormez bien, les enfants. Puisse ce sommeil vous apporter la force d’être et de penser de vous même. “
Il se leva et sortit du tipi, un homme trapu et barbu arriva à sa rencontre
“ Il dorment ? “
“ A poings fermés, répondit le conteur “
“ Bien, bien, votre sac vous attend près du feu, puisse dieu garder votre âme “
“ J’ai bien peur qu’il n’ait une adversaire de taille, si il veut s’en emparer, murmura-t’il “
L’homme le regarda sans comprendre
“ Je vous demande pardon ? “
“ Non, rien. Merci. Que la vie vous accompagne. “
Le conteur repartit vers le feu au centre de la clairière et attrapa le sac rempli de denrées diverses, telles que des épices ou encore quelques alcools légers.
Alors qu’il se redressait de toute sa hauteur, la lueur du feu alluma deux curieuses lanternes dans les abîmes de son capuchon.
Deux lanternes bleu nuit, mêlées d’un bleu d’hiver.

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L’air était lourd, un silence de mort planait sur le petit groupe et la tension se lisait sur tout les visages.
Voilà bien dix minutes que cet homme s’était assis face à leur groupe, en tailleur comme eux. Il s’était installé sur une large toile tendue à 30cm au dessus du sol, afin que tous puissent le voir, et son regard gris les fixait depuis ce moment, la mine grave, il se contentait de les dévisager un à un, chacun d’entre eux, 40 âmes l’interpellant du regard. Dans d’autres circonstances, quelqu’un se serrait impatienté, mais il se dégageait de l’individu une telle force, une telle autorité naturelle, que personne n’osait briser son mutisme. Personne n’en avait d’ailleurs l’envie, et aucun ne se demandait pourquoi, c’était comme si cet homme avait le droit d’être là, de les regrouper pour leur imposer un silence que nul ne voulait, comme si il avait le droit de voler leur sommeil à cette heure tardive pour rien de plus qu’un caprice d’enfant. Mais ça n’était en rien un caprice, et tous le savait, sans le savoir.

Fael frissonna malgré les nombreux feux de camps allumé pour l’occasion, le ménestrel venait de poser son regard sur lui et il fut prit d’un vertige, infime vertige, puis frisson et une étrange sensation. Une sensation de riche se dit-il, de riche découvrant la porte de sa demeure défoncée, alors même qu’il y dormait, et constatant, consterné, que pas la moindre de ses possessions n’avait été dérobée, et que pas le moindre signe d’intrusion n’était d’ailleurs visible. C’était cela que Fael ressentait, sauf que lui n’avait qu’une tente, c’était la porte de son esprit que l’homme avait enfoncé.
Puis cet étrange regard l’avait quitté, pour jeter son dévolu sur une fille à sa gauche.

“Athiel. Je m’appelle Athiel. Dans votre langue, celle de nos anciens à tous, ceci veut dire “ celui qui ne sera jamais “, “ celui qui n’est pas “, ou plus simplement “ le banni “…”
A peine eut-il prononcé ces mots que des hommes se levèrent en hâte, furieux, le visage déformé en un rictus de haine et de peur.
“ Assis! “
La voix avait tranché l’air, nette, cinglante. Impérative.
Tous se turent instantanément, et le peu d’entre eux qui ne se rassirent pas d’office, le firent en croisant son regard.
Fael n’en revenait pas, était-ce un sorcier ?! Qu’est-ce qui l’empêchait de quitter les rangs ? Rien. Absolument rien. Il resserra la couverture sur ses épaules.

“ Mon vrai nom est Helmor. Mais j’ai choisis de garder mon nom d’exil, comme un défis aux yeux de tous, comme un sourire face à la mort. Je ne suis pas le banni de cette terre, ni le banni de vos dieux, je suis le banni des humains. Des pathétiques et mortels humains. “
Une pause, un silence parfait, puis la voix repris, envoûtante.
“ J’ai été rejeté pour une faute.. mineure. Celle d’avoir dévoilé à la face d’un homme important ses fautes.. majeures.
Mais ce n’est pas pour ceci que je suis parmi vous ce soir. Non. Vous refuserez le fait, bien qu’il soit avéré, que chacun d’entre vous pourrait porter ce nom. Non parce-qu’il aurait commis les même fautes, mais bel est bien car sa vie entière est une faute envers le temps, envers la vie elle même. “
Une nouvelle pause, les regard d’ennuis ou de haine s’étaient peu à peu mués en regards intrigués, emplis de questions et d’intérêt. Tous semblaient possédés, piégés entre la litanie soyeuse de cet homme de nul part, et la brûlante expérience de son regard.”
Il repris son monologue, de la même voix calme et posée.
“ Nous allons ce soir, mesdames et messieurs, ensemble, rendre un fugace hommage à ce qui nous anime, la vie. Combien d’entre vous, ici, ailleurs, ont un jour regardé derrière eux pour gratifier d’un clin d’oeil reconnaissant cette bonne pomme, la vie ? Combien d’entre vous, conscient mal grès eux qu’ils ont peur de la mort, ont tout de même oubliés qu’ils n’en auraient pas si peur si ils n’aimaient pas tant leur vie. Bien plus que votre sang, mes chers, c’est la vie qui vous anime, c’est la vie qui vous fait ressentir avec tant d’intensité les émotions quotidiennes. Qui sommes-nous, pour refuser de savourer l’once de bonheur qui se cache en chaque malheur, pour ne pas ricaner du simple fait de la sentir, cette peine, ces petits et grands heurts qui nous font sentir si.. vivants?
Je voudrais partager avec vous cette soirée, et que chacun de vous lance à la nuit son plus vrai sourire, je ne vous demande pas de faire le plus grand sourire possible, mais celui que vous pouvez le plus ressentir, au fond de vous, et que chacun d’entre vous, sous cette magnifique voûte céleste, puisse emporter dans son sommeil un fragment de cette communion entre votre esprit et la vie.”

Sa voix résonna encore quelques secondes dans les rangs des villageois, se répercutant et s’ancrant au plus profond de chacun, pour un jour dicter, peut-être, un futile choix de la vie, qui aura, sans en avoir l’air, été porté par la vie elle même.
Dans les rangs, certains hochaient la tête, d’autre murmuraient leur approbation, d’autres encore fronçaient les sourcils, méfiants. Mais muets comme expressifs étaient tous liés d’un même trait, ce regard brillant d’une fièvre d’adulation, d’une fièvre que personne, pas même eux, ne pourrait jamais comprendre.
La voix, profonde, douce, fit de nouveau vibrer la nuit:
“ Alors souriez! Souriez mes amis..Riez si vous le voulez, en compagnie des morts comme des vivants, souriez.. a ces secondes perdues dans l’intensité d’un regard, à ces regards perdus dans la quête d’un espoir, rendons hommage aux espoirs de fou qu’entraînent nos larmes, dans les sillons profonds de nos rides.
Rendons je vous prie, le mérite qu’il revient, aux fantômes des futurs qui n’ont jamais étés, sacrifiés sur l’autel de nos trop nombreux choix.
Aux secondes ravies au silence, au temps dérobé sous la tutelle de notre laxisme, cette soirée leur est consacrée, car la vie est une coupe de nectar, une coupe en or qu’il faut vider d’un trait pour la remplir à nouveau et, ivre de ses effets, de quelque manière que ce soit, se servir de son si riche souvenir pour s’endormir d’un profond sommeil.. éternel, vide. Le sommeil du néant.”

Il fit une courte pause, une lueur dansa un instant sur ses yeux, son regard se perdit, une seconde, un bref’ instant, un souvenir d’une autre vie. Il reprit en souriant:
“ Tous ici sont mus par le même sentiment. Sauf un. Toi. “
Il montra un jeune homme dans la foule, et tout les regards se tournèrent vers la cible de ce doigt accusateur.
Fael balisa, car l’homme que cet index tendu désignait, c’était lui.
Avisant son regard paniqué, l’homme calma l’atmosphère immédiatement.
“ Mais! N’en ai pas peur mon garçon, car ton sentiment, si il est différent, n’est pas pour autant néfaste, et tu n’as pas à te cacher d’avoir des ressentis différents des autres, et ce même si, comme c’est le cas ici, tu es seul parmi tous. Il faut toujours croire en ses convictions. On peut les remettre en question, les changer, mais seulement si c’est ce que l’on veut. Ne laisse jamais quelqu’un dicter tes choix. Jamais. “

Fael sourit alors que l’écho de ces mots l’accompagnaient au sortir de sa rêverie. Voilà bien dix minutes qu’il avait quitté cette réalité pour rejoindre celle de son passé. Les cheveux ras, une étoffe autour du coup, il se tenait assis sur la tranche acérée d’une haute falaise, dominant un immense désert de pierres sèches, couleur de sable et de cuivre. Et, au loin, baignant sa silhouette d’un halo blanchâtre, la lune, ronde, pleine, dominant l’immense désert.
Il repensa à cet homme étrange dont il aurait tant voulu savoir plus. Cette nuit là, il ne se rappelait pas être allé se coucher. Il se souvient qu’Helmor avait continué à parler après les avoir fait danser sur un magnifique air de flûte, mais il ne se rappelait pas de de ce qu’il avait dit. Il s’était réveillé avant l’aube, la silhouette d’Helmor se découpant dans l’embrasure de sa tente et lui intimant le silence. Il avait invité Fael à le suivre, sans plus d’explications, chuchotant.
Fael se souvenait bien de sa mine grave et de la simplicité de la question.
“ Veux-tu m’accompagner, Fael ? “
Il avait hoché la tête. Il ne s’appelait pas Fael, mais il s’en fichait, il aimait bien ce nom, il s’en sentait plus proche.
Un hochement de tête, irréfléchi, instinctif. Encore aujourd’hui, il ne sait pas pourquoi il l’avait fait, il avait abandonné ses parents et son passé sans même leur dire au-revoir. Il était parti avec Helmor, sans un regard en arrière.
Et aujourd’hui, alors qu’il repensait à cette vie hors de la réalité, il ne regrettait rien. Rien.
Ce soir, en mémoire de cet homme, il releva la tête et sourit à la nuit, un grand sourire, un sourire vrai.

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“ J’ai croisé une fille. Non, pas la fille, l’icône de vos rêves, mais une fille, simplement. Des certitudes qu’il me reste, elle n’était pas laide, bien que sa beauté ne soit pas transcendante non plus.. En réalité, vous ne l’auriez pas remarquée je pense, car voyez-vous, de visu, c’était je crois, l’archétype parfait de la fille discrète, toujours là mais peu considérée. Un peu comme la fille des classes de votre enfance, celle intégrée mais distante, celle à qui l’on parle naturellement mais qui fuit le souvenir.
Et pourtant ma mémoire se refuse à la perdre, à lâcher cette image. Oh, je ne doute pas qu’elle le fera un jour, car ce n’est rien de plus qu’une photo floue que mon esprit à volé.. Non en effet, je ne sais rien de ce qui se tapissait derrière cette façade, peut-être était-elle gentille à s’en nuire, ou vile à en nuire, peut-être était-elle une scientifique ou peut-être une fille de lettre, peut-être préférait-t’elle l’hiver que l’été, ou l’inverse..; j’ignore si elle était heureuse ou malheureuse, si elle vivait de luxe ou seulement dans le rêve d’un peu de celui-ci, si elle aimait les chats, le champagne, ou encore la luxure… tant de questions dont je me réjouis d’ignorer les réponses.
J’ignore tout et il est fort probable que je l’ignore à jamais, mais je n’en suis pas déçu oh non, loin de là, je suis même fort de cette ignorance. Non, je ne pleure pas de ne jamais refaire cette lointaine rencontre, que ce soit au même détour d’une ville ou je ne suis que de passage, ou dans un lieu plus familier, je ne le souhaite pas non. Je ne le désire pas car cette image que ma mémoire retient, loin de me remplir de tristesse, de manque ou de désir, m’embrase plutôt d’un doux sentiment de nostalgie, du mystère de l’inconnu. Or, il y a quelque chose de mystique et d’envoûtant à repenser à ce visage dépeignant l’innocence même de celle qui, perdue dans ses pensées, ignore qu’elle est fixée.
Fixer est un bien grand mot, j’en conviens, pour un regard furtif d’un couple de secondes, mais c’est le mot juste, car de ce regard hâtif est né une image imprécise, inexacte mais forte, irradiant la perfection, la perfection d’une esquisse que l’esprit a peaufiné selon ses propres règles.
J’espère ne jamais la revoir en effet, car à l’image du jeune qui, grandissant, s’aperçoit que les adultes sont bien moins grand qu’il ne le pensait, cette rencontre me volerait ce souvenir erroné, cette affiche fausse, mensongère, qu’en partenariat de l’indécision ma pensée avait érigé, bonifié.. mystifié!
Ceci peut vous paraître bien vague et confus, mais je tiens par ces maigres et confuses notes à rendre un pâle hommage à cette jeune inconnue, dont la vision éphémère aura pourtant su marquer ma mémoire du fer rougeoyant de l’intriguant.
J’ajouterais même, non content d’avoir guidé ma plume jusqu’ici, que je ne saurais que me réjouir du jour ou le temps passé aura rongé un peu plus de l’exactitude, pour le pervertir de l’inexactitude de l’oubli, et y tisser de nouvelles trames d’invention qui dégagent un doux parfum de mythe “

Ce texte figurait sous verre, incrusté dans la pierre d’une stèle sans nom, personne à ce jour n’a pu en déterminer l’auteur, ni même le défunt y reposant. Une hypothèse des plus probable est que ces deux personnes n’en formèrent qu’une seule.

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C’est dans l’obscurité la plus totale, le soir, que les pires hantises se dévoilent, charmantes de facilité, charmées de lucidité. C’est dans l’abîme nocturne que, délassés par le silence, délaissés par la lumière, nous jouons, bon gré mal gré, à celui qui de sa sombre cellule, extirpera la plus belle révélation.

La nuit et son calme, apaisant, reposant, imposant son charme gracile et subtil. Déployant ses ailes de ténèbres, elle offre aux chaloupes des naufragés un endroit ou ancrer et s’emploie, grasse de conseils, à leur faire oublier les affres de leur récent passé.

Elle en aura vu passer, la nuit, des errants la dévisageant, et des passants l’admirant, cherchant dans son affection muette la solution à leurs afflictions muettes. Dépendants de son cycle, ils sont rongés par son inertie; infectés de leurs suffisance, ils sont entichés de sa subsistance.

Elle en aura vu passer, la nuit, des vagabond fuyant de choix, des perdus la gorge nouée, éperdus prostrés lestés de leurs coeurs, l’estomac alourdi de vide . Aisément noyés dans son immensité, ils ne demandent pourtant qu’à sauter, à franchir le pas qui les emmènera loin de ces frontières, l’aube les découvrant parfois libérés.

Et Elle les aura bien changé, les ombres et sons de nos veilles, en contes et fables de nos songes, auxquels petits nous croyions et que plus grand nous cherchions, tentant d’embraser le feu mourant de nos yeux pour retrouver l’innocence perdue de nos jeux.

Et de jour nous le figeront, le temps, l’espace d’outre-nuit que l’éclipse aura traîné jusqu’à nous..

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