Souvenir d'un soir

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L’air était lourd, un silence de mort planait sur le petit groupe et la tension se lisait sur tout les visages.
Voilà bien dix minutes que cet homme s’était assis face à leur groupe, en tailleur comme eux. Il s’était installé sur une large toile tendue à 30cm au dessus du sol, afin que tous puissent le voir, et son regard gris les fixait depuis ce moment, la mine grave, il se contentait de les dévisager un à un, chacun d’entre eux, 40 âmes l’interpellant du regard. Dans d’autres circonstances, quelqu’un se serrait impatienté, mais il se dégageait de l’individu une telle force, une telle autorité naturelle, que personne n’osait briser son mutisme. Personne n’en avait d’ailleurs l’envie, et aucun ne se demandait pourquoi, c’était comme si cet homme avait le droit d’être là, de les regrouper pour leur imposer un silence que nul ne voulait, comme si il avait le droit de voler leur sommeil à cette heure tardive pour rien de plus qu’un caprice d’enfant. Mais ça n’était en rien un caprice, et tous le savait, sans le savoir.

Fael frissonna malgré les nombreux feux de camps allumé pour l’occasion, le ménestrel venait de poser son regard sur lui et il fut prit d’un vertige, infime vertige, puis frisson et une étrange sensation. Une sensation de riche se dit-il, de riche découvrant la porte de sa demeure défoncée, alors même qu’il y dormait, et constatant, consterné, que pas la moindre de ses possessions n’avait été dérobée, et que pas le moindre signe d’intrusion n’était d’ailleurs visible. C’était cela que Fael ressentait, sauf que lui n’avait qu’une tente, c’était la porte de son esprit que l’homme avait enfoncé.
Puis cet étrange regard l’avait quitté, pour jeter son dévolu sur une fille à sa gauche.

“Athiel. Je m’appelle Athiel. Dans votre langue, celle de nos anciens à tous, ceci veut dire “ celui qui ne sera jamais “, “ celui qui n’est pas “, ou plus simplement “ le banni “…”
A peine eut-il prononcé ces mots que des hommes se levèrent en hâte, furieux, le visage déformé en un rictus de haine et de peur.
“ Assis! “
La voix avait tranché l’air, nette, cinglante. Impérative.
Tous se turent instantanément, et le peu d’entre eux qui ne se rassirent pas d’office, le firent en croisant son regard.
Fael n’en revenait pas, était-ce un sorcier ?! Qu’est-ce qui l’empêchait de quitter les rangs ? Rien. Absolument rien. Il resserra la couverture sur ses épaules.

“ Mon vrai nom est Helmor. Mais j’ai choisis de garder mon nom d’exil, comme un défis aux yeux de tous, comme un sourire face à la mort. Je ne suis pas le banni de cette terre, ni le banni de vos dieux, je suis le banni des humains. Des pathétiques et mortels humains. “
Une pause, un silence parfait, puis la voix repris, envoûtante.
“ J’ai été rejeté pour une faute.. mineure. Celle d’avoir dévoilé à la face d’un homme important ses fautes.. majeures.
Mais ce n’est pas pour ceci que je suis parmi vous ce soir. Non. Vous refuserez le fait, bien qu’il soit avéré, que chacun d’entre vous pourrait porter ce nom. Non parce-qu’il aurait commis les même fautes, mais bel est bien car sa vie entière est une faute envers le temps, envers la vie elle même. “
Une nouvelle pause, les regard d’ennuis ou de haine s’étaient peu à peu mués en regards intrigués, emplis de questions et d’intérêt. Tous semblaient possédés, piégés entre la litanie soyeuse de cet homme de nul part, et la brûlante expérience de son regard.”
Il repris son monologue, de la même voix calme et posée.
“ Nous allons ce soir, mesdames et messieurs, ensemble, rendre un fugace hommage à ce qui nous anime, la vie. Combien d’entre vous, ici, ailleurs, ont un jour regardé derrière eux pour gratifier d’un clin d’oeil reconnaissant cette bonne pomme, la vie ? Combien d’entre vous, conscient mal grès eux qu’ils ont peur de la mort, ont tout de même oubliés qu’ils n’en auraient pas si peur si ils n’aimaient pas tant leur vie. Bien plus que votre sang, mes chers, c’est la vie qui vous anime, c’est la vie qui vous fait ressentir avec tant d’intensité les émotions quotidiennes. Qui sommes-nous, pour refuser de savourer l’once de bonheur qui se cache en chaque malheur, pour ne pas ricaner du simple fait de la sentir, cette peine, ces petits et grands heurts qui nous font sentir si.. vivants?
Je voudrais partager avec vous cette soirée, et que chacun de vous lance à la nuit son plus vrai sourire, je ne vous demande pas de faire le plus grand sourire possible, mais celui que vous pouvez le plus ressentir, au fond de vous, et que chacun d’entre vous, sous cette magnifique voûte céleste, puisse emporter dans son sommeil un fragment de cette communion entre votre esprit et la vie.”

Sa voix résonna encore quelques secondes dans les rangs des villageois, se répercutant et s’ancrant au plus profond de chacun, pour un jour dicter, peut-être, un futile choix de la vie, qui aura, sans en avoir l’air, été porté par la vie elle même.
Dans les rangs, certains hochaient la tête, d’autre murmuraient leur approbation, d’autres encore fronçaient les sourcils, méfiants. Mais muets comme expressifs étaient tous liés d’un même trait, ce regard brillant d’une fièvre d’adulation, d’une fièvre que personne, pas même eux, ne pourrait jamais comprendre.
La voix, profonde, douce, fit de nouveau vibrer la nuit:
“ Alors souriez! Souriez mes amis..Riez si vous le voulez, en compagnie des morts comme des vivants, souriez.. a ces secondes perdues dans l’intensité d’un regard, à ces regards perdus dans la quête d’un espoir, rendons hommage aux espoirs de fou qu’entraînent nos larmes, dans les sillons profonds de nos rides.
Rendons je vous prie, le mérite qu’il revient, aux fantômes des futurs qui n’ont jamais étés, sacrifiés sur l’autel de nos trop nombreux choix.
Aux secondes ravies au silence, au temps dérobé sous la tutelle de notre laxisme, cette soirée leur est consacrée, car la vie est une coupe de nectar, une coupe en or qu’il faut vider d’un trait pour la remplir à nouveau et, ivre de ses effets, de quelque manière que ce soit, se servir de son si riche souvenir pour s’endormir d’un profond sommeil.. éternel, vide. Le sommeil du néant.”

Il fit une courte pause, une lueur dansa un instant sur ses yeux, son regard se perdit, une seconde, un bref’ instant, un souvenir d’une autre vie. Il reprit en souriant:
“ Tous ici sont mus par le même sentiment. Sauf un. Toi. “
Il montra un jeune homme dans la foule, et tout les regards se tournèrent vers la cible de ce doigt accusateur.
Fael balisa, car l’homme que cet index tendu désignait, c’était lui.
Avisant son regard paniqué, l’homme calma l’atmosphère immédiatement.
“ Mais! N’en ai pas peur mon garçon, car ton sentiment, si il est différent, n’est pas pour autant néfaste, et tu n’as pas à te cacher d’avoir des ressentis différents des autres, et ce même si, comme c’est le cas ici, tu es seul parmi tous. Il faut toujours croire en ses convictions. On peut les remettre en question, les changer, mais seulement si c’est ce que l’on veut. Ne laisse jamais quelqu’un dicter tes choix. Jamais. “

Fael sourit alors que l’écho de ces mots l’accompagnaient au sortir de sa rêverie. Voilà bien dix minutes qu’il avait quitté cette réalité pour rejoindre celle de son passé. Les cheveux ras, une étoffe autour du coup, il se tenait assis sur la tranche acérée d’une haute falaise, dominant un immense désert de pierres sèches, couleur de sable et de cuivre. Et, au loin, baignant sa silhouette d’un halo blanchâtre, la lune, ronde, pleine, dominant l’immense désert.
Il repensa à cet homme étrange dont il aurait tant voulu savoir plus. Cette nuit là, il ne se rappelait pas être allé se coucher. Il se souvient qu’Helmor avait continué à parler après les avoir fait danser sur un magnifique air de flûte, mais il ne se rappelait pas de de ce qu’il avait dit. Il s’était réveillé avant l’aube, la silhouette d’Helmor se découpant dans l’embrasure de sa tente et lui intimant le silence. Il avait invité Fael à le suivre, sans plus d’explications, chuchotant.
Fael se souvenait bien de sa mine grave et de la simplicité de la question.
“ Veux-tu m’accompagner, Fael ? “
Il avait hoché la tête. Il ne s’appelait pas Fael, mais il s’en fichait, il aimait bien ce nom, il s’en sentait plus proche.
Un hochement de tête, irréfléchi, instinctif. Encore aujourd’hui, il ne sait pas pourquoi il l’avait fait, il avait abandonné ses parents et son passé sans même leur dire au-revoir. Il était parti avec Helmor, sans un regard en arrière.
Et aujourd’hui, alors qu’il repensait à cette vie hors de la réalité, il ne regrettait rien. Rien.
Ce soir, en mémoire de cet homme, il releva la tête et sourit à la nuit, un grand sourire, un sourire vrai.

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